Kanjannwou, una historia haitiana

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Le pays qu’on chérit n’existe plus, bien qu’on continue à chanter Haïti Chérie. Les nantis se barricadent encore plus dans les hauteurs qu’avant les années tumultueuses de l’expérience démocratique. La classe moyenne émigre en masse vers les métropoles du Nord ou marche à reculons vers les bidonvilles. Les jeunes des zones de non­droit se retrouvent piégés entre la mendicité et la délinquance. L’économie n’est soutenue que par les dollars en provenance de la diaspora. L’éducation n’est plus cette échelle qui permet de grimper d’une classe à l’autre. Seule la politique garantit une fortune rapide et une pension sûre, et tout un beau monde en prend le chemin, à tort ou à raison.

Lyonel Trouillot, dans son rôle d’écrivain engagé, a commenté en long et 1 2 12/4/2016 «Kanjannwou» de Lyonel Trouillot http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/157258/Kanjannwou­de­Lyonel­Trouillot 3/13 en large des maux du pays, dans ses romans, dans ses essais, et dans ses articles de journaux. Dans Kannjawou, son dernier roman en date, il continue dans la même foulée, par le biais d’un jeune narrateur qui, dans son journal, navigue entre la rue de l’Enterrement, les livres et un bar où se rencontrent des ressortissants étrangers.

Le livre est axé sur les occupations étrangères qu’a connues le pays, et sur Man Jeanne, une sorte de sage du quartier, qui nous rappelle Justin, le « législateur bénévole » de La belle amour humaine, celui qui garde l’entrée d’Anse­à­Fôleur et accueille les visiteurs. Man Jeanne, le seul personnage à avoir vécu l’occupation de 1915, la « première Occupation », situe le déclin du pays entre la première occupation et l’occupation actuelle par les employés militaires et civils des ONG et des institutions internationales. Le narrateur, proche de Man Jeanne, consigne dans son journal la colère de la vieille dame contre les occupants d’hier et d’aujourd’hui.

La désuétude génère la simplification, pour trouver des réponses aux questions troublantes. Et si la première Occupation a engendré la deuxième dans une conspiration effrénée ? Et si les gouvernements qui se sont succédé, les uns plus égocentriques que les autres, n’ont rien à voir avec la faillite du pays ? Alors, c’est la faute de l’occupant. Malgré les différences accablantes entre 1915 et 2015, « Des bottes étrangères, c’est des bottes étrangères. Sur le sol, c’est les même pas lourds». Malgré la demande chaque année de la poursuite de l’Occupation par le gouvernement. Malgré la prévention de coups d’État intempestifs. Malgré la collaboration des forces d’Occupation dans le démantèlement des gangs armés et des cartels de kidnapping.

Dans un pays failli, l’abandon règne partout. Abandon du centre­ville par les commerçants du bord de mer. Abandon du cimetière principal par les 12/4/2016 «Kanjannwou» de Lyonel Trouillot http://lenouvelliste.com/lenouvelliste/article/157258/Kanjannwou­de­Lyonel­Trouillot 4/13 gens importants et par leurs morts. Abandon du stade Sylvio Cator par les amants du ballon rond. Abandon des facultés par les enfants des riches. Abandon du pays par ses cadres. Abandon de la campagne : « La campagne, c’est une tombe, et personne n’a envie d’être enterré vivant…On dit qu’il en est [soldats de l’Occupation] qui s’échappent de leurs baraquements pour voir les chèvres de plus près et les étreindre, faute d’amantes. La campagne, c’est les missions évangéliques, pastorale de l’Occupation, qui vendent leur dieu aux paysans contre du blé et de la farine. »

La grisaille imprègne le vécu. «Pour qui irait feuilleter les pages de ce journal, la lecture ne représenterait peut­être aucun intérêt. Il ne s’y passe rien. Rien, en tout cas, qui vaille la peine d’être conté. Un pays occupé est une terre sans vie.» Entre un cimetière en mal de morts, un quartier décrépit et des jeunes sans espoir d’un meilleur lendemain, le quotidien se morfond dans une morosité telle que seuls les livres arrivent à amoindrir. Le petit professeur venu d’un autre milieu, tout comme le petit monsieur de la capitale de La belle amour humaine, devient porteur d’espoir et d’exutoire grâce à ses livres et ses idées. Le narrateur tangue entre les livres et la bière, la bibliothèque et les bars, et les oracles de Man Jeanne, cherchant à se donner une raison de vivre et de continuer son journal.

L’amour, parfois le dernier recours dans les situations exécrables, ne change pas grand­chose. Wodné aime Joelle d’un amour asphyxiant ; Sandrine, la petite prune, aime un gigolo, Marc, qui la pousse à la déprime. Le petit professeur, Jacques, qui alimente de livres le narrateur et le centre culturel de la rue de l’Enterrement, n’a droit qu’à une nuit de la part de Joelle. Le narrateur, peut­être pour éviter les complications, aime Sophonie et Joelle dans le secret. Entre autochtones et occupants, c’est encore pire : les bars, tels le Kannjawou, deviennent lieu de rencontre d’occupants en mal de jouissances et d’exotisme et d’autochtones en mal d’argent et d’opportunités socio­économiques.

Kannjawou est un livre difficile à lire, malgré l’élégance habituelle de l’écriture de Trouillot. Le dire vous attrape par la gorge et ne lâche pas prise. Le monologue du narrateur clame la dérision et le sarcasme à outrance. Le vécu charrie tout un lot de cris et de frustrations. Une colère sourde transpire des pages. On est loin du lyrisme de La belle amour humaine, malgré la reprise des jeux d’enfant tels qu’Ainsi font, font, font… ; malgré l’altruisme de Sophonie et Man Jeanne à l’égard de Sandrine, la petite brune ; malgré l’idéalisme du petit professeur ; malgré la grande fête du dernier chapitre. Et c’est tant mieux, pour la vérité et pour l’histoire.

Publicado en Le Nouvelliste
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